mardi 11 janvier 2011

Chapitre 7: Miraculeuse nouvelle

Sainte-Anne n’a pas su convaincre le soleil de taper un peu de son tempo lumineux sur notre nid de verdure. Le gris donne froid aux bras surtout quand le vent s’emmêle dans les interstices de l’air ambiant. Une mélodie oubliée et de bien avant toi m’a frappée en plein cœur, m’emportant dans un sous-monde de solitude, une solitarité qui fait que même entourée et au milieu des autres, on est si seul en soi. Marie, c’était si bon de te savoir en moi et de te construire, à force de contraintes et de bonnes intentions. Tu ne viendras plus, je ne te connaîtrai pas.

L’heure des derniers médicaments est toujours la plus longue. Elle n’en finit pas de s’atteindre. Le gris a cédé la place au noir d’une nuit enrhumée. La nuit s’éclot sur une belle rencontre, une correspondance d’âmes. Nos âmes s’endormiront nourries même si douloureuses.

Le ciel est baudelairien sur Sainte-Anne ce matin. J’ai invité le spleen dans ma couche et me laisse bousculer par le jazz en faisant mine de somnoler.

Je croyais que la douceur et le rire soigneraient ces blessures si bruyantes. Mais elles étaient figées, inscrites comme à jamais en lui avec toute la résonance possible, une sorte de cri perpétuel qui, quand il muait en mots, devenait acte de cruauté mentale. Tout l’amour que je porte en moi et qu’intimement je m’employais à lui donner sans compter ni mesurer ne pouvait rien contre ce mur du son, son mur intérieur, sur lequel ils nous jetaient parfois, couvrant de bleus nos âmes. Les malentendus devenaient raciniens mais je ne sais quel héros grec saurait contenir toute sa dramaturgie et sa souffrance dont j’étais loin d’avoir fait le tour. J’avais baissé ma garde en l’aimant. Je récoltais des coups dans le plus tendrement profond de moi, un moi qui allait s’effaçant, s’étiolant.

T’ai-je parlé de ses mains ? Elles étaient si caressantes et douces que je fondais et m’assouplissais à leur contact et à leur vie. Ses mains sur moi, c’était tant de légèreté, de désir, de douceur. Il m’a appris avec elles que l’amour pouvait être et doux et fort, dans son langage gestuel. Ses mots le contredisaient néanmoins. De plus en plus souvent.

Le temps passait et je ne m’inquiétais pas de voir mon cycle bousculé. Je le mettais sur le compte de ma fragilité psychologique légendaire. Lui ne comprenait pas que je ne sois pas plus en souci. Alors j’ai fait un test de grossesse qui a confirmé ma théorie. Il était négatif. C’est là seulement que je me suis réellement inquiétée et que j’ai pris rdv chez mon futur ex-médecin ? Elle m’a prescrit une prise de sang. J’ai fait prendre mon sang le matin du jour où nous devions partir pour Trouville. Après, ayant la journée libérée de travail, je me suis attelée au tri de mes vêtements en donnant la préférence à ceux d’été. En rangeant ainsi, j’ai arrangé mes pensées et ai décidé de poursuivre ce soin de moi en reprenant contact avec le psychiatre et avec la psychothérapeute auprès de qui j’avais brutalement cessé de m’épancher. Après ces coups de fil, je préparais quelques sandwiches pour le soir que nous mangerions à Trouville ou Deauville. Le téléphone a sonné m’annonçant un numéro que je ne connaissais pas. C’était le médecin. 
Elle m’appelait pour me déclarer que j’étais enceinte. De toi.
Mon état de surprise et d’émotion était incommensurable. Mon Dieu, quelle joie paralysante. Je vivais une euphorie inexprimable et presque insupportable. Il fallait la dire, la partager. Je ne pouvais contenir tant d’émotions et de sensations. Ce sont les premières vraies larmes de joie que j’ai connues. Je me suis précieuse de t’avoir eue en moi. Je voulais te donner le meilleur. Tout le meilleur. Je me sentais comme écervelée et brillante. À quoi bon un cerveau, à quoi bon réfléchir dans un moment de plénitude comme celui-ci. Je sais que cela fait quelque peu cliché, mais, sincèrement, Marie, cet instant a été le plus beau et bon de la vie que j’ai pu avoir ou mener jusque là. Tout faisait sens, tout à coup. Les différents morceaux de ma vie qui me laissaient souffrir une forme de chaos constant se sont rassemblés dans le puzzle de cette miraculeuse nouvelle. Je me suis sentie tout entière amour, et tout d’un coup maman.

Chapitre 6: Mimer l'oubli

Avant de le voir, j’avais rencontré sa voix. C’était la douceur faite fluide et mâle. Elle vous coulait partout dans les veines et s’enroulait jusque sous la peau en frissons aisés et délicats. Cette première rencontre orale avait été profondément légère. Elle nous avait laissé goûter à ce "nous" à venir. J’en ai encore les traces en y pensant. Il te parlait déjà parfois, voulait t’inventer des mélodies. As-tu connu la cadence de son parler et le crémeux de sa voix ?

Sainte-Anne est noire. Le vent souffle sombre, prometteur de nuit et de fraîcheur. Les lampes s’éteignent avec assiduité. Les couvertures enroulent nos corps de chaleur. Les derniers mots vont bientôt être dits. Les pensées continuent de tourner et virevolter dans le monde parallèle de la nuit.

J’ai cru que son sourire en coin était signe de connivence et j’aimais à laisser mon regard caresser le grain de sa peau quand il finissait son sourire en baissant les yeux. Mais il était complexe. À ce jour, je ne l’ai pas saisi. Je crois qu’il y nichait une part de dérision, de désaccord voir même de moquerie. Il te parlait parfois et dans ces moments-là aussi la gêne de sourire était troublante.
Pour tout te dire, nous sommes partis deux fois ensembles en week-end, amour compris. Presque trois. Au lieu d’aller à Sens, j’avais finalement investi le pécule nécessaire à l’escapade dans des vêtements de grossesse. Je les mets encore. Je n’allais pas nier.
S’éloigner de Paris et flâner sur les plages nous allait comme un gant. Que de sable et jeux dans l’eau.
Mais le premier hôtel était loin de l’eau et plus loin encore des plages. La cartographie m’avait induite en erreur. Le soir, lorsque nous nous sommes retrouvés à la Gare du Nord, le week-end avait d’emblée pris un visage gris. A mon geste qui voulait le surprendre, il avait réagi violemment. En parole et presque en actes. 
Dire que j’étais à deux doigts de lui tourner le dos. Il n’en a rien su. Comme durant la deuxième nuit passée ensemble, j’ai lâché prise: nous sommes allés fumer une cigarette sur le parvis, à cheval sur la queue des piétons en quête de taxi et avons manqué de peu de manquer notre train. Nous avons siroté une bière dans le train en dormant à tour de rôle, comme si nous en avions convenu. Je ne savais pas encore ce jour-là que tu étais au creux de moi. Lui n’arrêtait pas de parler de toi. Pour lui, tu étais en route vers nous. J’étais à mon bonheur de lui, je n’entendais ni ne voyais rien d’autre ou de négatif. Tout ce qui commençait par un doute ou du négatif était rayé d’un trait d’oubli. Je nous voulais bien. Le reste ne pouvait exister qu’en corrélation avec cet être à deux.
J’ai dû le réveiller pour descendre du train. Mais j'avais mal fait mon décompte. Grognon n’est pas le mot qui convient, bien qu’il y ressemble. Je l’ai trouvé, dans sa râlerie, brutal et le nœud qui s’est enroulé dans ma gorge m’a fait souffrir lentement. Quand nous sommes finalement descendus de ce train, il me trouait de questions sur notre destination en s’armant de sous-entendus sur le non-sens de l’orientation des femmes en général. Je n’avais plus envie d’être aimable et aimée et j’ai voulu dénouer le nœud en lui parlant pour mettre nos nerfs en pelotes bien à plat. Il a entendu autre chose que ce que j’ai voulu dire, lui communiquer avec mes réserves qui font que je ne sais pas dire pour dire de peur de blesser et que je me perds dans mes virages linguistiques avant d’arriver tout compte fait à l’irritation de l’autre, celle-là même que je voulais éviter. Il a dit alors qu’il regrettait ce voyage, ce week-end, que s’il avait su, il ne serait pas venu. Le nœud a craqué, gonflé qu’il était par le volcan de larmes, et je me suis retrouvée bouillante en dedans et si rude dehors. Et je nous ai demandé comment il pouvait dire cela. Nous n’avons plus échangé un seul mot jusqu’à l’hôtel. Une fois dans la chambre qui avait su éveiller quelque contentement en lui, j’ai rejoint ses bras et nous avons mimé l’oubli en nous enlaçant et nous embrassant.

Chapitre 5: Au sommet des arbres

Dans l’herbe du Parc Montsouris, certains prétendent encore croire à l’été en étalant leurs torse et jambes nus dans la verdure humide. Je choisis les trèfles pour ma part. De là à prétendre croire à quelque chose…

Il avait beaucoup insisté sur ce point : la foi en Dieu. Cela faisait parti des critères rédhibitoires. Un autre était qu’il souhaitait que son amie de cœur et de corps habite seule. 
Je ne t’en ferai pas la liste. Savoir qu’elle existe suffit en soi.

Une bonne et réconfortante nuit de sommeil, martelée par ma toux, après une altercation avec l’infirmière qui se veut chef-mère ou l'inverse. Ce jour est un jour de perm’ pour moi. Chut. Et chat.
Hors Sainte-Anne, la lassitude est passée de la fébrilité à la léthargie. La journée est vite passée, sans intonation ou grand moment. Toujours cette tristesse et cette fatigue qui prennent le visage d’absences. Je comprends les choses sans les entendre et n’écoute que malgré moi. Un pantin de moi est posé là et personne n’est informé. On me parle comme si de rien n’était et la vérité c’est que rien n’est et rien ne naît. Pas de réaction de ma part ou alors inadaptée, décalée, parfois même de quelques jours. L’air est à septembre, le soleil ne nous baigne plus que d’illusions.

Il m’est difficile de me remémorer les temps qui suivirent. Dans mon répertoire, j’ai floutté nombre de souvenirs. Sans doute pour les rendre supportables. Je commence à comprendre les bénéfices de l’amnésie. Je la crains néanmoins aussi : elle a jeté un lourd rideau noir sur l’épisode qui a précédé et succédé à mon arrivée à Sainte-Anne. Ces morceaux-là, je cherche à les recoller : je me sens volée d’instants importants de ma vie. J’ai encore du mal à concevoir que c’est pour mon propre bien que j’oublie.

Nombre de moments avec lui ont été merveilleux mais, si j’y réfléchis, tous étaient tâchés : un mot - dur, un rire - moqueur, un sous-entendu. Des incidiosités, comme je les appelle. J’y voyais des signes de fragilité, d’humanité et je les couvais d’un regard bienveillant mettant sur le compte de mon historique susceptibilité mon analyse critique qui, quand je l’exprimais en mots, ressemblait à un magma complexe et inutile d’où il tirait quelques sentences qu’il révisait sous l’œil de son code linguistique et de son passé souffrant, et me ressassait jusqu’aux larmes (les miennes), jusqu’à ce que je ne comprenne plus l’ithème qui avait motivé mon analyse ni l’analyse elle-même: il me faisait tourner la tête et, à force, la perdre.

Du soleil aux larmes, Sainte-Anne nous fait toute l’année en une journée. La persistance de ma bronchite me pèse un peu. Mais si peu en comparaison du reste. Je ne me sens bien nulle part, ni seule ni en compagnie. La journée m’a trempée du rouge des coups. Des coups de soleil. Le sommeil viendra les lisser d’ici peu. Je crois que j’aime cette nuit qui vient et que les plus têtues des feuilles annoncent venteuse au sommet des arbres.

Chapitre 4: Dans le creux de l'air

Les nuits à Sainte-Anne peuvent être à la fois trop longues et trop courtes. Trop longues de tous les rêves qu’elles charrient dans leurs eaux nauséabondes. Trop courtes du peu de sommeil réparateur qu’elles veulent bien ou plutôt mal donner. J’ai beaucoup pensé à toi hier. La souffrance de ton non-être, je crois que je commence à vivre avec.

Quand il me souriait, quelque chose d’indéfinissablement émouvant se produisait. Un coin de ses lèvres se levait pendant que les paupières chastement se baissaient. Cela me donnait le goût profond de l’enlacer et de le picorer de petits baisers. Ce que je n’osais pas trop faire au début. De peur d’effrayer le papillon de son sourire et qu’il s’envole. Quand ses paupières se baissaient, c’était souvent sur nos mains communes. Dans ces moments-là, nos cœurs se parlaient et se comprenaient si bien. J’ai encore parfois des bouffées de ses sourires qui me reviennent, ceux qui me faisaient tout oublier, tout pardonner et m’effaçaient dans un silence béat. Je l’aimais jusqu’à m’en désaimer.

Sainte-Anne a invité le vent pour donner à ce dernier mardi d’août l’odeur de l’automne. Des relents de bronchite et de sommeil m’ont transformée en escargot toute la matinée. Et l’on n’arrêtait pas de dérouler, des fils, des câbles, des tissus, des linges autour de moi. Bientôt, plus de coquille, ne restera que l’âge avec ses transports de temps perdu. Un soleil aussi boudeur que moi joue de coquetteries. Il a été tant ,par tant de personnes, qu’il peut tout se permettre. Du moment qu’il me laisse ranger mes idées sur le papier dans le jardin.

Souvent et beaucoup, nous nous sommes vus le soir, pour voler quelques heureuses heures où je me pendais à son sourire comme une virgule à un mot. Ce mot-là, c’était lui. Il était déjà presque tout pour moi. Nous discutions, tout y passait: de la politique à la littérature en passant par le campus de Grenoble et sa résidence Berlioz et notre peur commune face au futur du pays dont nous partagions l’appartenance. Argumenter avec lui n’était pas chose facile. Ses démonstrations relevaient des mathématiques et devant elles mes impressions mal répertoriées et nourries d’intuition faisaient piètre mine. J’avais si peu de certitudes, les lui transmettre?: un pari quasi impossible car mon esprit mal rangé ne trouvait que rarement les raisonnements adéquats ou adaptés.
Je retrouvais en même temps les plaisirs de la joute verbale de mes vingt ans, lorsque j’allais à l’université où j’aurais pu et ai dû le croiser. Toutes ces bulles de savoir qu’il me soufflait à l’oreille faisaient jouer des claquettes à mes neurones et emballaient mon cœur d’un câlin de soie. Comme toutes les bulles, elles finissent d’exploser leur arc en ciel et leur transparence dans le creux de l’air.

Chapitre 3: Les livres oubliés


Mon corps est malade, ce matin. Je le tire derrière moi. Il est si lourd bien que creux. Parfois il me semble que je n’ai jamais vécu avant Ste Anne, que tout est imaginaire. Je ne sais plus trop ce qui relève du réel. De toute façon, je ne le trouve pas beau. Il me ronge. Il est d’autant plus hargneux aujourd’hui qu’il bouscule mon précaire équilibre, puisqu’il libère ma compagne de chambre à sa vie en société, hors Ste Anne. C’est comme des lambeaux de moi qui voudraient se laisser arracher pour sortir par les yeux. Je les vois tous partir et moi je reste. Parce que je ne peux pas partir. Je ne suis faite que de morceaux pas bien collés ensembles. Que l’on ne me touche pas, ils se déchirent et se détachent et me défont. Je ne peux pas coller ce qui reste de moi assez fort pour que la société ne l’anéantisse pas. Je suis toute tissée de souffrance et de doutes et de peurs. Il m’aurait fallu non-vivre. Pour ne pas avoir à ressentir ou sentir si fort.

A la deuxième nuit que nous avons passeé ensemble, des signes m’ont alertée. Tu ne le sais peut-être pas, mais je ne tranche que rarement. D’autant plus quand il s’agit de l’humain, de personnes. Je me suis dit que mon hypersensibilité m’amenait à voir des signaux là où il n’y avait qu’une phonétique particulière, un code linguistique différent. J’ai pleuré mes larmes pour ranger cette fameuse sensiblerie dans des paquets jetables et j’ai douté, impuissante. Ma non-volonté, mon incapacité à décider ont achevé de me condamner à rester cette nuit-là. Il était si tard, il ne devait pas avoir pensé ce qu’il avait dit. Ce n’était sûrement qu’un glissement de langage, une mésentente disgrâcieuse typique des couples débutants. L’objet du délit : une brosse à dents absente de mon nécessaire.

L’après-midi est chaude et je traîne toujours cette fatigue qui me sert de corps. Sortir de l’enceinte, c’est un frisson. À peine passé le mur naît l’urgence, qui va grandissant, de se retourner, de faire demi-tour. Pour être dans la norme. Pour arrêter de voir ou de devoir regarder les mouvements des Autres, qui ne savent tellement pas leur bonheur que l’on aurait presque envie de leur faire mal pour leur faire comprendre, leur faire réaliser. C’est alors le moment des sottises à tout prix. Il s’agit alors de saisir la légèreté ne serait-ce que pour une seconde. Mais c’est comme attraper le vent, comme prétendre te connaître.
 L’étrange c’est que depuis toi, je ne suis plus moi. Mais l’ai-je jamais été.

Cette nuit-là, plus tard, quand j’avais déjà lâché prise et alors que je ne savais pas encore que tu étais là et que j’allais te perdre, j’ai eu un premier indice de ta présence. C’était étrange. Mais je ne l’ai pas relevé. 
J’ai aussi appris alors à quoi ressemblaient sa vie et son chez-lui. 
Il m’avait dit déjà avant que le fait que je partage mon appartement avec mon frère lui posait problème. Ça avait été dans un bar antillais, près de Bastille. Nous étions à l’étage et sirotions le charme qui nous envoûtait et un peu de rhum. La soirée s’est terminée bien trop tôt. Là aussi j’avais un livre sous le bras que j’ai posé près du bar et oublié en partant. Nous sommes donc revenus sur nos pas pour le récupérer. Il m’a dit alors que jamais il ne me prêterait de livre : cela faisait la deuxième fois que j’oubliais mon livre. Ce qui, pour qui me connait, ne me ressemble pas.

Chapitre 2: Tout a commencé là

Quand j’ai senti le téléphone vibrer, mes pas, à contrecœur et par mille détours, me ramenaient lentement chez moi et à la déception, en passant par Saint-Sulpice. Une flamme m’a traversée, de toutes parts, qui me faisait crépiter les doigts. Sa voix alanguie m’a déliée de mon attente et quelques pas de plus m’ont emportée jusqu’à notre point de rencontre. Je n’avais jamais donné ni reçu de rendez-vous au pied de la fontaine Saint-Michel et j’y étais fébrile et détendue. Sur le trottoir d'en face, le kiosque à journaux nous a servi de manège, chacun tournant dans le même sens, mais j’ai fini par le rattraper. Un long manteau noir de dos. Un sourire en pointillés au coin d’une lèvre, que j’ai vu vrai, sur ce visage qui s’est retourné.

Le soleil va se couchant mais reste généreusement chaud entre les arbres du jardin où nous voilà à nouveau reclus pour la nuit. Les journées se ressemblent presque ne seraient les nuances de saisons d’un jour à l’autre. Et l’heure approche où je ne me sens plus que vide, creuse et usée. Repousser quelque peu ce ressenti par le cri des oiseaux, les couleurs, et une certaine qualité de silence, pas trop épaisse ni trop légère.

Après, il y a eu cette soirée où, après un verre, on est parti voir sans pour autant y parvenir. Le train pour la mer, l’hôtel pour l’amour, un café pour se parler, un métro pour se regarder : tout nous échappait. Le point m’a sauté aux yeux dans l’un de ces moments, je ne sais plus lequel. J’ai juste su que nos peaux s’aimeraient. Je l’ai su vite. Peut-être dès l’instant où, à l’angle d’une phrase il a saisi mes mains pour les serrer fort avec les siennes. Non, ce geste a bouleversé le cours de ma pensée et un peu celui de ma vie. Je me rappelle m’être dit : « Oui, mais non. Je ne suis pas prête. Ça va trop vite. » Et dans le même instant, je me sentais déjà lover le long de son long corps et dans sa vie. Je n’ai rien dit, je lui ai laissé mes mains et lui ai rendu son baiser. Le troc était facile, mon cœur ne demandait qu’à battre encore plus fort dans la grotte de mon corps.

L’air dans le jardin est orange et frais. Ste Anne va mettre ses patients au ralenti pour que le mode sommeil vienne vite et répare un peu. Seule avec le bruit du RER, d’une porte qui claque et d’un balai qu’on passe, je pense à ma dé-vie. Quelque chose en moi s’est dévitalisé, et ça n’est pas que toi. Tu n’es pas partie seule et j’ai bien failli, ou plutôt mal puisque sans succès, te rejoindre.

Mon premier geste ce matin est pour les dahlias. Je me lève pour rouler le volet qui leur cache le soleil. Ste Anne est encore endormie, plus pour très longtemps. Je vole ces quelques instants pour essayer d’y trouver quelque forme d’envie, de joie. Oui, les dahlias sont beaux, superbes, est-ce là l’expression d’une joie ? Je ne supporte plus d’écouter aucune des musiques que j’aimais, elles m’écorchent du dedans. Les seules privilégiées logent sur le disque dur et me ramènent à mon dentiste préféré, il s’agit de morceaux de jazz. On frappe à la porte : c’est l’appel au petit-déjeuner. Finalement la journée ne commence pas tout à fait mal.

Première journée dans ce « chez-moi » que je ne pensais plus revoir. Étrange impression. La fébrilité tel un élastique m’envoie d’une pièce à l’autre à toute vitesse. À peine si je suis restée assise pour le déjeuner. Depuis je fais, défais, refais ma valise. Me change, déchange, rechange. Rend les échanges difficiles. Comment communiquer avec un élastique ? Surtout comment lui parle-t-on en le reconnaissant sans le connaître puisqu’il n’a pas l’apparence d’un élastique mais celle d’un personne connue et aimée.

Quand je l’ai vu, j’ai eu une forte connaissance de sa présence et de sa riche intériorité. Pour que nos actions ne nous échappent plus, rompre ce cercle d’essais jamais dropés, notre périple s’est donc transformé en la recherche d’un endroit à nous. Le silence n’avait nullement sa place. Nous n’étions que mots, gestes, que chuchotis, murmures, phrases et baisers. Ainsi sommes-nous parvenus à son chez lui, où je n’avais pas l’autorisation d’ouvrir les yeux. C’est donc dans une nuit forcée que j’ai appris à le connaître avec quatre sens, j’avais perdu tous les autres dont le commun.
Cette nuit aura été la plus étoilée de toutes. Je n’ai jamais autant baigné dans le firmament. Sa peau avait été faite pour la mienne. Le désir le plus fort et le plus partagé nous tenait sous son libre joug. Je ne savais pas encore ce qui lui donnait son caractère unique. Il n’y avait plus de point pour le relier à mon regard. Et il n’y en avait plus le besoin. Tous les mots doux qu’il a laissé glisser dans le creux de mon âme, toutes ses sentences qui me crucifiaient d’émotion et de joie. Tout a commencé là.

lundi 10 janvier 2011

Chapitre 1: Le point au creux de sa bouche

Je ne l’ai pas vu tout de suite. 
Il a retenu mon regard au détour d’un éclat de rire. Un éclat si soudain et puissant qu’il a tendu un lien de mon regard à ce point. Je ne pouvais plus croiser son visage sans que mon œil ne s’échappe vers lui. Le lien s’est donc tissé plus fort encore m’attachant à ce point de lui. Un point de rien du tout, même pas une tache de rousseur ou de beauté, un simple grain de peau qui le long de ce fil tendu entre lui et mon regard est venu s'enrouler, a poussé, puis a fleuri.
Mais avant déjà il y avait eu ce fil dans la pelote du réseau dont il avait tiré un bout auquel j’étais enligottée. Emballée dans une attente sombre et impatiente, j’espérais que le fil une fois dénoué, je me déroulerais comme une toupie, pour tourner, dans les chiffons du quotidien, au rythme d’une valse, d’un tango, d’un zouk.

Il pleut sur Ste Anne aujourd’hui. Il pleut depuis si longtemps. Je n’aurais pas aimé le sous-rire narquois du soleil sur mes larmes. C’est peut-être la seule chose dont je sois reconnaissante au ciel. Ce respect, cette compassion. Involontaires. Peut-être.

Le jour où nous nous sommes rencontrés, il fleurissait des jonquilles aux boutonnières des Parisiens. J’attendais son appel. Alors, pour arrêter de l’attendre, j’ai marché, comptant les minutes avec mes pas. Le temps n’était pas franc, ni tout à fait gris ni tout à fait élastique.
J’avais pris un livre pour une chaise du Luxembourg, histoire de me mentir sur l’urgence de mon impatience et de mon appréhension. Je ne me souviens plus du livre, je crois que je ne l’ai jamais terminé. Il avait été un simple alibi dans cet après-midi d’un samedi. Un alibi qui ne cessait de me glisser du bras et m’encombrer dès que mes jambes se remettaient en mouvement.
Pendant ce temps, mon cœur battait la chamade à lui en faire mal et je le sentais. Comment lire ou marcher calmement quand un tambour résonne, dans votre ventre, dans votre tête. Les yeux ne peuvent rien contre le bruit. Ils courent sur le même rythme d’une lettre à l’autre, d’un regard à l’autre, cherchant le point qui ferait sens et ne font en réalité que perdre le sens voire même leur propre essence.

Le soleil est sorti voilé ce matin, comme un avertissement. Il tient ses promesses cet après-midi, il est là et a teinté le ciel d’un bleu profond que lèche une légère brise. Ste Anne s’est beaucoup vidée ces derniers jours, entre les permissions et les départs. Il en ressort un sentiment de manque et de profonde solitude que l’inactivité générale souligne lourdement comme d'un trait gras et noir.