mardi 11 janvier 2011

Chapitre 11: Un vide mal habillé

Après ces crises, il m’imposait le silence de l’indifférence puis celui de l’ignorance ou plutôt celui de la négation. Ce dont on ne parlait pas n’existait pas. Moi j’étais comme en équilibre sur la pointe d’une lame et chaque crise m’enfonçait un peu plus cette pointe dans le corps et dans le cœur. Je faisais mine moi aussi d’ignorer, d’effacer la conscience que cette lame était tenue par sa main et que c’était lui et mon manque d’équilibre face à lui qui me l’enfonçaient toujours plus profond. Jusqu’à t’atteindre toi.
Pour donner le change, je me prêtais à ces scénettes avec du silence plein la bouche. Et je me disais que ce n’était pas possible et que cela allait cesser et sûrement définitivement et vite. Je voyais ma souffrance comme un piètre reflet de la sienne. Alors je m’interdisais de m’entendre plus avant et patientais sachant qu’un jour la lame irait trop loin et que ce jour-là je l’arracherais de moi. Mais je l’ai arrachée trop tard de moi, la lame avait enfoncé sa pointe jusque dans mon ventre et jusqu’à toi. Face à sa souffrance qui était si légitime, j’avais trop tu la mienne. Et la tienne.

Il y a trop de gris dans la lumière sur Sainte-Anne cet après-midi. Il floute les perspectives et aplatit les couleurs. J’ai l’âme emboisée de troncs morts et toute l’humidité de mes larmes m’empêche d’y mettre le feu. Dévastée, je me retiens aux échardes.

Quand il me prenait sous son épaule, je savais ce que pelotonner veut dire. De même quand il pointillait mon visage de baisers. Ou, à l’instant de la séparation, comme il m’enlaçait et comme notre baiser d’au revoir s’enroulait tout autour de nous pour nous empêcher de nous détacher l’un de l’autre. Tout était alors liant, nous étions un hiatus involontaire.

Sainte-Anne porte la chaleur au front, comme le soleil ses sporadiques nuages. Une après-midi enchocolatée qui montre un sourire parc-ien. De belles correspondances d’âmes ont couvé ces derniers jours. 
Qu’ils fleurissent… Oh si seulement… Qu’ils fleurissent…
De ballade en dépenses, à Sainte-Anne, je pense à ces âmes aux miennes liées qui lentement s’en sont allées. Dans le brouhaha des voix, mon esprit caracole de pensées en absences à la recherche de cette qualité d’entente dans le silence qui vient de m’être arraché.
Des pièces dorées accrochées aux buissons au cœur de l’ombre clignent des yeux. Quelle larme perle à leur écart ?
Tous ces fils tissés s’emmêlent autour de moi dans des nœuds croisés qui me tiennent debout. Comme malgré moi.

J’ai souvent rêvé de toi et je t’inventais des sons. Tout ça est parti avec toi, je les sens se gommer en moi ces traces d’images et de sons. Je ne te perds pas pour autant. Le lien à toi est coupé, mais tu es gravée dans mon âme et dans mon corps et mes larmes et mon amour t’appartiennent encore. Le dessin du sourire de toi que j’avais au fond du cœur restera sans reflet. Et le manque de toi, indéfinissable, infinissable, infini.

Pourquoi le silence se faisait-il boue collante dans ma bouche à l’ouie des horreurs qu’il pouvait proférer ? J’ai honte de te l’avouer, je crains que ce soit la peur. Je me sentais si impuissante au regard de sa muraille de maux. Face à toute violence, je me suis toujours tue, la laissant me ravager me laissant en terrain vague, désordonnée, déboussolée et dés-aimée. Les mots me lâchent quand viennent les maux. Je ne suis plus qu’impuissance et passivité. Je me fais petite, attendant que la vague passe, qu’elle se retire emportant avec elle des reliquats d’affection et découvrant derrière elle des miettes et poussières d’une tristesse omniprésente. J’ai eu beau rassembler les restes de moi pour te construire une forteresse, je n’ai pas suffi à nous défendre dans l’adversité au sein de l’amour. Je m’y suis perdue si loin aussi que j’ai voulu te rejoindre là où nous nous étions quittées, dans la non-vie loin de cette insurmontable réalité de ton absence face à ton déjà corps sans vie. Plus une larme ne coulera jamais de moi sans nous contenir toutes deux et parler de manque quand je parle de toi, c’est parler d’un vide mal habillé, d’une ombre en moi.

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