mardi 11 janvier 2011

Chapitre 14: Ce froid qui me vit à distance

L’œil d’un poisson me dévisage mort d’une assiette voisine. Le temps est d’un gris épais. Il faudra bien l’épaisseur d’un chocolat viennois pour parfumer en tendre l’humeur qui me transperce. Les premières bouchées sont poudrées mais vierges. Je les avale goûtesement. Après la chantilly se prend les pieds dans le chocolat et je les marie chaleureusement avant de les envoyer vers mon estomac. Les plaisirs de la bouche me reviennent peu à peu avec un arrière-goût « d’à quoi bon ? ». Retrouver le bout d’un fil dans la pelote de nerfs que je suis devenue n’est pas une mince affaire d’autant qu’il semblerait se nicher dans l’estomac.

J’ai rêvé de toi cette nuit : je revoyais tes petits doigts de tes mains de dentelle et le petit bonnet en coton qu’ils avaient enfilé sur ta petite tête. Je me revois te toucher. Dans mon rêve, cela te faisait grandir et t’éveiller. Mais même éveillée, tu étais sereine et sans vie. Ce que je n’ai pas vu ou su de toi, ce sont ton regard, tes yeux et ton sexe. Ils resteront indéterminés et tu resteras une fille. J’ai si mal de n’avoir pu contribuer à te grandir, à te vivre, à vivre. Comment s’y résoudre.

Le soleil découpe en transparence des feuilles de marronniers et se love sur la chaise blanche du fond du jardin. Le ciel traîne son petit troupeau de moutons au sein d’un bleu Matisse. L’air est glacé comme un dentifrice à la menthe ou une chewing-gum mentholé.

En ce samedi, de douche en douche, la matinée s’éternisait. Je revois encore son corps sous l’eau savonneuse. Il était outré de mon non-goût pour les Pink Floyd. Il chantonnait des mélodies que j’étais sensée identifier.
A la simple idée de son corps, le désir remonte en moi. Je le dévorerais encore. Je ne m’en lassais pas, quand les circonstances s’y prêtaient. Ce matin-là, le rythme était à la langueur et mon impatience à la piscine. Quand nous avons fini pour la première fois depuis que nous nous connaissions, par nous retrouver à l’entrée de la piscine, elle venait de fermer. Ah oui, je me souviens aussi que j’avais les pieds en miettes. Les traînant derrière nous, nous avons improvisé une nouvelle activité, des courses pour fabriquer une salade de mon invention que j’avais nettoyé et préparé de mes mains et que je pouvais donc manger. Mais avant d’obtenir l’autorisation d’être mise au coin cuisine, il a voulu nettoyer. Pendant ce temps, tu me triturais l’estomac. Je crois que je n’ai jamais fait ni mangé une meilleure salade de ma vie. J’avais une telle faim de fraîcheur. Il a bu un peu de rhum en guise d’apéritif. Nous devions ensuite, après le dévorage de salade, aller nous promener de l’autre côté du canal, du côté que je ne connaissais pas. Un côté qu’il me démangeait de découvrir.

Je baigne dans les rayons et le souffle. Et je souffle. L’épreuve de rentrer est rude. Rentrer chez soi, je veux dire. Il était plus facile de se poser en agréable compagnie au détour d’un café. J’use mes yeux sur les objets et les parois de ce lieu qui n’est plus mien depuis que j’ai voulu définitivement le quitter. L’appréhension de m’y rendre m’a jetée dans les bras de quelques achats compulsifs. Me voilà doublement punie. Seule une réconfortante présence me restera au souvenir. Posée dans l’angle préféré du soleil en fin de journée, je me heurte aux roses fanées. Elles n’écorchent que mon regard. Je suis tout entière une simple blessure endimanchée. Et ce soir encore j’aimerais nourrir malgré le soleil qui s’accroche à la blondeur de mes cheveux et perce mon œil mal éteint. Oh maintenir encore un peu la morsure de ce froid qui me vit à distance…

Chapitre 13: Ma vie chante faux

Un lundi saint-annien, fait de rendez-vous et de sommeil. J’essaie maladroitement de saisir quelques rayons de soleil pour me sortir de cette nuit artificielle et me dorer un peu la peau que j’ai plus fraîche sous le vent que les jours derniers. Le reflet dans la table m’assourdit l’œil. J’attrape un fil de mon tricot et m’y attache. Toujours un fil pour se tenir, tel un pantin, plus ou moins sur ses pattes.
J’ai rêvé de toi mon ange, encore et toujours.

Une soirée enchanteuse qu’une tasse de thé au caramel vient clore en douceur ; Juste assez de dés-habitude pour fermer ce jour pas plus mauvais qu’un autre. Les bouffées de toi m’ont fait très mal ce matin. Mais je m’endors avec toi et le sourire.

La fraîcheur de ce matin me fige. Les deux yeux de lumière que dessine le soleil dans deux bosquets de feuilles du jardin voisin me laissent rêveuse, envieuse. Je voudrais tout ce soleil autour de moi et en moi. J’aimerais tant oublier cette tristesse aux relents de souffrance et d’angoisses. Triste est mon âme. Je voudrais noyer ce jour dans le sommeil, des vertiges le crient. Et éloigner les rêves qui m’isolent de leur détresse.

Je ne nierai pas sa peine, douloureuse et sincère, ravivée par la perte de son père. Pendant que j’annonçais l’heureux événement de ta présence en moi à mes parents, son père à lui s’en est allé et P. est parti pour les funérailles. Il m’aura reproché de ne pas lui avoir présenté mes condoléances et même, bien après, d’avoir insulté la mémoire de son père.
À son retour, le décalage horaire accentuait plus encore nos rythmes de sommeil divergents. Il me reprochait de ne pas être compréhensive sur ce plan. Comme sur d’autres. Je supportais très difficilement l’omniprésence de la télévision et sa soif constante d’informations. Mais je taisais tout. Par respect pour sa douleur. J’ai accueilli ses questions avec soulagement et me suis épanchée sincèrement. Je savais qu’il avait besoin de parler mais je croyais son intérêt sincère. A posteriori, je m’en suis beaucoup voulue et m’en veux encore de n’avoir pas été oreille plutôt que bouche. Tout ce que j’ai pu lui confier ce jour-là s’est retourné, telle une crèpe, contre moi en lui. Abusivement il m’a reproché bien après, ou plutôt mal après, d’avoir été égoïste, de ne penser qu’à ma famille et de n’avoir pas su lui rendre l’intérêt qu’il me prêtait. J’ai cru qu’il me le donnait, autre illusion. Je ne suis pas une grande questionneuse, mon écoute est antérieure à toute question. J’essaie d’être proche et prête à entendre quand la parole se fait, je ne vais pas la pêcher. J’essaie juste de préparer de la place et du temps pour ce dire dont je ne suis pas le sujet et donc pas la décideuse. C’est une forme de pudeur polie qui peut passer pour de l’indifférence pour qui ne me connaît pas. Il avait beau me connaître en profondeur, il n’était pas adepte de mon principe d’écoute et attendait de moi que je la change, que je l’adapte à son besoin et à son habitude. Il disait que si je procédais de cette façon, c’était par force de l’habitude, parce que j’appliquais un modèle automatique que j’avais intégré avec mes précédents partenaires ou amis. Il trouvait intolérable que je lui applique le même mode de fonctionnement. Il lui semblait terrible et malsain que je ne remette pas tous mes automatismes en question. Il n’était jamais question des siens. Et puis comment faire la distinction entre des automatismes et des traits de caractère ? Ce n’est qu’aujourd’hui que cette question me vient à l’esprit. J’avais perdu tout sens critique et ma remise en question qui tournait autour de l’amour rayait toute ma personnalité. Ma vie chante faux depuis lui.

Chapitre 12: Troubler sa peine

Mon corps a tiré mon esprit ce matin avec quelque allant. Un rendez-vous matinal mais de fin. Sainte-Anne a rangé ses tables autour du bosquet central le long des rosiers. Cela ne peut que nous déranger. Déjà les premiers signes d’indiscipline planent sur l’herbe verte encore mouillée. Quelques chaises ont déjà bougé et une table s’est déplacée au creux d’un rayon de soleil, entre deux ombres d’arbres. Je me coule dans l’herbe emmielée de soleil et me laisse démanger par les rayons. Sainte-Anne m’a solitarisée un peu plus en laissant filtrer d’autres absences. Malgré son soleil, sa mine est grise.

En me retournant sur ce lit d’herbes, j’ai croisé mon odeur et il me revient la douceur de la rencontre de nos peaux. Son odeur avait été faite pour moi, chaque respiration le soufflait à tous mes sens. Et dans la turbulence de nos échanges corporels, j’ai appris la douceur dans le plaisir et la tendresse dans l’acte. Mais toute magie a une explication et cache une piètre réalité. Il introduisait la parole là où seuls nos corps s'exprimaient coupant le fil ténu qui faisait de nos deux identités un seul corps. Même pour cet échange, il avait des attentes et des théories.
Mon corps aujourd’hui ressemble à un hôpital ambulant ou un mausolée à ta mémoire. Je le sur-nourris pour le maintenir en état de marche mais il connaît encore de sérieuses turbulences. Il n’est pas encore redevenu mien, il t’appartient encore. Ta perte et l’infection qui l’a suivie en ont fait un corps étranger à moi. On me l’a laissé sous surveillance pour une période indéterminée. J’ai bien tenté de lui donner une fin datée, mais il m’a échappé et depuis je suis son esclave. Je le subis et ne sais pas quel ordre de choses ou d’amour pourrait me réconcilier avec lui. Parfois un frôlement, un bref contact me rappelle que je suis sensible au toucher. Parfois. Il est alors suivi d’un nœud dans la gorge, d’un étouffement de ce ressenti.

La boule dans le creux de ma gorge est ronde mais irritante, tel un oursin. Un fil noué d’épines s’est compacté au milieu de ma respiration. Chaque bouchée d’air vient le gonfler d’autant de larmes non versées. La perte des partants du jour nourrit les autres pertes. La tienne est démesurée par rapport aux autres. Elle ne sera jamais assez grande.

Paris avait l’air dépenaillé aujourd’hui. Des vêtements d’automne se mêlaient aux traces d’été persistantes. Quelques mornes regards, beaucoup de mouvements et si peu de paroles échangées. Ma bulle était épaisse tout autour de moi. Comblée d’ouate, elle me comprimait dans un état de non-nerfs et d’insensitivité. La paroi était fine et quelques notes ou mots se sont glissés jusqu’à moi. Ma mémoire déjà les a gommés.
Rentrer à Sainte-Anne, c’est redonner sa forme à ma bulle. La fatigue me gagne vite assommée que je suis de toutes ces paroles dans l’air qui ne sonnent pas assez justes et font des assonances mineures à mon ressenti.

Paris avait le cœur à l’été en ce dimanche de septembre. Les mois passent et se ressemblent. J’avais oublié, à croiser et décroiser des trajectoires sur l’asphalte de l’après-midi, que le vent fait un léger frémissement audible quand il souffle dans les feuilles des arbres du jardin. Mes jambes ont tricoté des kilomètres à en perdre le sens de l’orientation et la notion de point. Une vague chaleur du constant effort m’habite encore. Je n’étais pas entièrement seule dans ma bulle et de percuter des phrases ou des personnes ne m’a pas tant irrité l’être. Je n’ai pas non plus compté les femmes enceintes. Je crois même ne pas les avoir toutes vues. Une langueur berce mon intérieur et lisse mon âme. Elle porte encore les accents de la tristesse. La souffrance, elle, est tenue en laisse mais pour combien de temps. Si la laisse est lâchée, me sautera-t-elle à la gorge telle une angoisse ? Faire taire les appréhensions dans les voix lointaines d’enfants qui appellent.

Quelques jours après son retour, j’étais venue passer le week-end avec lui. Depuis quelques semaines alors, j’avais le cœur en vagues et les nausées ne me laissaient que peu de répit. J’avais appris à saisir ces instants et à les transformer en bouffées de plein air et déplacements. Je me sentais déjà bien lourde de toi. À vrai dire, je me suis traînée jusque chez lui sans le lui avouer pour ne pas le troubler dans sa peine. J’ai sans doute eu tort, je le sais maintenant.

Chapitre 11: Un vide mal habillé

Après ces crises, il m’imposait le silence de l’indifférence puis celui de l’ignorance ou plutôt celui de la négation. Ce dont on ne parlait pas n’existait pas. Moi j’étais comme en équilibre sur la pointe d’une lame et chaque crise m’enfonçait un peu plus cette pointe dans le corps et dans le cœur. Je faisais mine moi aussi d’ignorer, d’effacer la conscience que cette lame était tenue par sa main et que c’était lui et mon manque d’équilibre face à lui qui me l’enfonçaient toujours plus profond. Jusqu’à t’atteindre toi.
Pour donner le change, je me prêtais à ces scénettes avec du silence plein la bouche. Et je me disais que ce n’était pas possible et que cela allait cesser et sûrement définitivement et vite. Je voyais ma souffrance comme un piètre reflet de la sienne. Alors je m’interdisais de m’entendre plus avant et patientais sachant qu’un jour la lame irait trop loin et que ce jour-là je l’arracherais de moi. Mais je l’ai arrachée trop tard de moi, la lame avait enfoncé sa pointe jusque dans mon ventre et jusqu’à toi. Face à sa souffrance qui était si légitime, j’avais trop tu la mienne. Et la tienne.

Il y a trop de gris dans la lumière sur Sainte-Anne cet après-midi. Il floute les perspectives et aplatit les couleurs. J’ai l’âme emboisée de troncs morts et toute l’humidité de mes larmes m’empêche d’y mettre le feu. Dévastée, je me retiens aux échardes.

Quand il me prenait sous son épaule, je savais ce que pelotonner veut dire. De même quand il pointillait mon visage de baisers. Ou, à l’instant de la séparation, comme il m’enlaçait et comme notre baiser d’au revoir s’enroulait tout autour de nous pour nous empêcher de nous détacher l’un de l’autre. Tout était alors liant, nous étions un hiatus involontaire.

Sainte-Anne porte la chaleur au front, comme le soleil ses sporadiques nuages. Une après-midi enchocolatée qui montre un sourire parc-ien. De belles correspondances d’âmes ont couvé ces derniers jours. 
Qu’ils fleurissent… Oh si seulement… Qu’ils fleurissent…
De ballade en dépenses, à Sainte-Anne, je pense à ces âmes aux miennes liées qui lentement s’en sont allées. Dans le brouhaha des voix, mon esprit caracole de pensées en absences à la recherche de cette qualité d’entente dans le silence qui vient de m’être arraché.
Des pièces dorées accrochées aux buissons au cœur de l’ombre clignent des yeux. Quelle larme perle à leur écart ?
Tous ces fils tissés s’emmêlent autour de moi dans des nœuds croisés qui me tiennent debout. Comme malgré moi.

J’ai souvent rêvé de toi et je t’inventais des sons. Tout ça est parti avec toi, je les sens se gommer en moi ces traces d’images et de sons. Je ne te perds pas pour autant. Le lien à toi est coupé, mais tu es gravée dans mon âme et dans mon corps et mes larmes et mon amour t’appartiennent encore. Le dessin du sourire de toi que j’avais au fond du cœur restera sans reflet. Et le manque de toi, indéfinissable, infinissable, infini.

Pourquoi le silence se faisait-il boue collante dans ma bouche à l’ouie des horreurs qu’il pouvait proférer ? J’ai honte de te l’avouer, je crains que ce soit la peur. Je me sentais si impuissante au regard de sa muraille de maux. Face à toute violence, je me suis toujours tue, la laissant me ravager me laissant en terrain vague, désordonnée, déboussolée et dés-aimée. Les mots me lâchent quand viennent les maux. Je ne suis plus qu’impuissance et passivité. Je me fais petite, attendant que la vague passe, qu’elle se retire emportant avec elle des reliquats d’affection et découvrant derrière elle des miettes et poussières d’une tristesse omniprésente. J’ai eu beau rassembler les restes de moi pour te construire une forteresse, je n’ai pas suffi à nous défendre dans l’adversité au sein de l’amour. Je m’y suis perdue si loin aussi que j’ai voulu te rejoindre là où nous nous étions quittées, dans la non-vie loin de cette insurmontable réalité de ton absence face à ton déjà corps sans vie. Plus une larme ne coulera jamais de moi sans nous contenir toutes deux et parler de manque quand je parle de toi, c’est parler d’un vide mal habillé, d’une ombre en moi.

Chapitre 10: La violence rongeait

Il y avait une exposition dont l’affiche dans les couloirs du métro avait retenu mon attention. Je lui ai fait part de mon intention de la visiter dès que nous nous sommes rencontrés et il avait fait montre d’un enthousiasme certain à m’y accompagner. L’exposition s’intitulait « Les peintres de la Lumière ». Nous avons essayé d’y aller une seule fois, mais le Petit Palais était exceptionnellement fermé. Une fois. Toutes les autres, lui trouvait des non-occupations plus importantes comme la nécessité de dormir le jour ou celle d’avaler à grandes doses des litres d’informations qu’il régurgitait recouvertes d’une acidité qui rendait grave et important ce qui n’était qu’aléatoire et nous laissait impuissants.
J’ai voulu y aller seule. Il ne comprenait pas. Que je puisse vouloir faire des choses seule plutôt que de rester à ses côtés, même à ne rien faire. Je n’entendais plus mon rythme ni mes besoins. J’étais en arythmie constante et je passais des heures dans les transports à me dépêcher de le rejoindre pour ne rien pouvoir faire avec lui. Si ce n’est un resto ou une ballade, en fin de journée. Mon âme n’avait plus de régime équilibré. Elle ne se nourrissait que de cet amour naissant en lui et présent en moi. Pour lui, cela relevait de ma responsabilité, il ne tenait qu’à moi de me débarrasser de mon colocataire et de mon chat, pour des raisons différentes bien entendu.
Après, bien après, il m’a écrit que je l’étouffais.

Le soleil vibre sur nos peaux médicamentées. On voudrait qu’il illumine jusqu’au profond de nous et on sent fondre nos âmes chocolatées. Le silence est précieux et rare. Il a de beaux reflets.
Les visites se font plus variées, mais plus rares.

Il me manque.
Il me manque la fraîcheur matinale des pas qui dégringolent dans le métro.
Il me manque la douceur chocolatée du petit pain avalé aux premières heures de bureau.
Il me manque la démarche souriante de mon voisin.
Il me manque des langages de bruit avec mon chat.
Mais surtout, il me manque.
Malgré. Malgré. Il me manque tant.
Et plus j’avance et comprends tout ce qui n’allait pas, plus je me souviens de mon désir affectueux à son égard sans mieux le comprendre mais en le prenant toujours avec moi au creux de mon ressenti. Je déteste qu’il me manque mais il ne cesse pas pour autant de le faire.

Je découpe des triangles et des losanges de bleu dans le ciel pour les coller côte à côte dans les bras du soleil. A force de les détacher, le fond gris et mauvais du ciel vient à la surface écrasant le bleu et le soleil sur son passage.

Le ciel, aujourd’hui, propose le même programme qu’hier sur Sainte-Anne. Il accentue encore le manque de chaleur humaine. Je ne sais plus rien du contact de deux peaux. Juste un souvenir sournois qui me glace du dedans et me fait confondre le manque de lui avec le manque de vie.

Nos peaux s’aimaient tant. Elles se cherchaient sans cesse. Notre amour conjugué au physique nous éclaboussait de bien-être et de bonheur. Nos corps s’étaient trouvés si vite. Je n’en écoutais plus ma tête. Le lien entre nous s’est vite noué de nos corps. Tu es non-née d’un amour charnel et encharmeur. 
Je n’en finis pas de me dés-aimer de t’avoir perdue si tôt et si mal.

Pour cacher mes larmes qu’il ne supportait pas et la douleur que la virulence de sa réaction avait arraché à moi, je suis allée me réfugier dans les toilettes à jeton du fast food. J’ai pleuré mon lot de larmes amères et suis ressortie les yeux secs. Il n’avait pas tort dans son reproche : je consacrais effectivement plus de temps et de pensées à l’annonce que j’allais faire à mes parents que je ne l’avais fait avant de lui annoncer qu’il allait être papa. Je ne saurais décortiquer le pourquoi. Cela tient plus à mon essence. Un alliage de sincérité et de spontanéité m’avait laissée être moi-même, naturelle avec lui. Là, dans ces toilettes, j’ai compris entre les mots qu’il n’aimait pas une partie de mon être. Je n’ai pas eu besoin de m’arracher des larmes, elles ont coulé d’elles-mêmes et je suis ressortie les yeux secs et le cœur fendu. Je lui ai demandé pardon d’avoir si peu réfléchi en amont de l’annonce de ta présence. Il a renchéri, rajouté une couche d’acidité sur mon cœur à vif. Les mots qu’il a choisis ne me viennent plus. Je vois nos bouches parler, je retrouve nos mouvements secs et heurtés mais je n’entends rien. Ma mémoire a gommé ses phrases mais pas mes supplications. Je le priais d’arrêter d’une voix-cri brisée et cassante. Ces images qui viennent encore si souvent se coller à mes rétines ont le rouge du fer marqué au front. J’avais beau supplier, il n’arrêtait, ne stoppait pas. Une avalanche, une cascade de cruautés se déversait de lui qu’il accompagnait de l’exigence de ne pas pleurer en public ou se donner en spectacle. J’en étais paralysée en moi-même. Bousculée, assommée et déchirée, je devais entendre et ne rien dire, rien signifier. J’avais juste à emmagasiner cette souffrance de lui.
Il montrait une telle indifférence dans ces moments à mon égard, à la portée que son comportement pouvait avoir sur moi. Plus de lien, le seul grain qui se glissait en tout était le germe de la violence. La violence ainsi s’enroulait et s’emmêlait à ce premier lien de lui à moi et le rongeait lentement.

Chapitre 9: Ne pas voir les lettres pleurer

Atelier dessin, je viens de t’éteindre en moi, j’ai brûlé l’image que j’avais tracée de toi. Toute la flamme qui me ronge encore dedans ne saurait se résoudre dans tes cendres. Je t’ai dans l’âme et l’amour qui me brûle de toi ne s’éteindra. Il peut pleuvoir toutes les larmes des corps sur Sainte-Anne, la flamme que tu es devenue au creux de moi, je ne saurai jamais assez la pleurer, l'arroser.

Un étrange automne s’annonce dans les vagues du feuillage. Lasse, je suis lasse. Je tire le volet sur cette journée à une heure trop peu avancée pour le pelotenage des êtres dans leur cocon nocturne. N’étant que la moitié de moi-même, cela ne me gêne que peu.

Je ne sais plus quoi penser de ce week-end à Trouville qui a débuté et s’est terminé comme un compte de fait, plutôt qu'un conte de fée. Deux moments de bonheur bourdonnent encore en moi.
Le soir de l’arrivée, nous sommes allés rejoindre les planches de Deauville, puis, les yeux dans le noir d’une mer délicate, nous avons savouré le pique-nique que j’avais préparé. Il m’a dit alors qu’il aurait préféré que je lui annonce ta présence dans ce moment féerique plutôt qu’au téléphone. Il ne comprenait pas mon impatience, ne l’avait jamais comprise.
Le deuxième moment, c’était au réveil du dimanche, après une soirée qui n’en était pas une et une nuit aussi noire que mes pensées, je l’avais convaincu de ne pas rester sur la fausse note de la veille où ce qu’il avait eu le plus de mal à supporter avaient été mes larmes publiques. Au petit matin, nous sommes allés contempler les vagues à la verticale desquelles courraient des joggers ensablés. Nous avons là aussi renoué le fil de la parole et j’ai réellement cru que ce conflit nous rendait forts ensemble. De plus en plus de grappes de personnes se rassemblaient autour de nous. Cela nous arrivait souvent, comme si nous les aimantions. Quel mot ai-je utilisé alors ? Ah oui, quelque chose comme : « tiens, ils ont déjà élevé un mémorial en notre honneur, ils auraient pu nous inviter ». Cela eut le mérite de le faire rire. Il ne voulait pas alors que nous parlions d’amour entre nous.

Sainte-Anne, en glaçon vert mais étincelant, dans le sommeil du matin. Per-mission coiffeur validée pour aujourd’hui. Fébrilité et fragilité me scrutent, me sculptent.

Quand le soleil vient allumer le haut des arbres, je sais que l’heure est mauvaise en moi. Quand reverrai-je des sourires refleurir dans le creux de mon âme et de mes lèvres ?

Il avait écrit sur le sable nos prénoms additionnés. J’ai voulu les faire suivre d’un cœur, il a férocement refusé, disant que je ne pouvais pas parler à sa place et que lui ne m’aimait pas encore. Il lui manquait un petit quelque chose pour être enflammé du dedans. Quand il a dit cela, il savait déjà que tu étais en moi. Ce non-cœur a déchiré un peu plus le voile qui se tissait autour de nous. J’étais comme debout sur ce lien de mon regard à son visage, funambule ivre d’amour solitaire. Mais là encore je gardais l’équilibre.

Lorsque j’ai abordé le souvenir de la nouvelle que je lui avais annoncée quelques semaines plus tard, nous étions au Mac Do et je faisais le tri pour trouver ce que mes nausées et mon régime me laisseraient manger. Je devais partir peu après pour les Vosges et la fête des 60 ans de mes parents. Comme mon autonomie lui était incompréhensible, j’ai voulu prévenir plutôt que guérir en lui demandant son avis. Devais-je annoncer la grande nouvelle de ta présence lors de cette rencontre familiale ou valait-il mieux attendre encore un moment mieux approprié en petit comité ? Les membres de ma famille n’allaient-ils pas se douter de quelque chose ?

Ce soir aussi je doute. Et malgré les langues de vent dans les feuilles, je n’entends ni ne reçois rien. Mon cœur est en berne et mon corps m’insupporte. Je ne voudrais que du sommeil ou trop de soleil. Mais surtout une mer de silence pour m’y noyer et y entendre encore les coups de ton cœur.
Le dahlia est toujours là au centre du bosquet de fleurs, comme pour me confirmer que le temps ne passe pas. Cet œil en feu au milieu du vert ne fane pas encore et encore il regarde les Saint-Anniens se consumer dans leur douleur et l’hébétude des médicaments.
Plus qu’un trou de lumière verte dans les profondeurs du jardin. Le vent joue des vagues dans les feuilles invisibles. La médicamenterie opère en toute langueur. La nuit est longue quand elle ne nous endort pas.

Soleil-sommeil. J’ère entre les deux, une forme de rage me ronge. C’est elle que mon corps aurait dû expulser, pas toi. Il y a des mots qui sont faits pour briser, rompre à nu, d’autres enligotés dans leurs phrases n’attendent que d’être dénoués par l’écoute pour vous sauter à la gorge.
Le ciel hier avait la varicelle. Son grand corps gris était couvert de boutons bleus. Ils ont fini par dégringoler et j’ai rangé mon cahier pour ne pas voir les lettres pleurer.

Chapitre 8: Repos

Un grain de folie dans cette matinée sainte-annienne… je me suis offert le plus beau bouquet de ma vie. Il est d’une beauté curieuse voire furieuse. Je ne veux pas associer les fleurs à la souffrance. Combien de bouquets ai-je reçus quand je t’ai perdue. Je ne pouvais plus les voir, il s’associaient à trop de souffrances. Les fleurs à Sainte-Anne, que ce soient celles que je m’offre ou celles qui se nichent dans le jardin, font affleurer en moi un soupçon de satisfaction. Je crois que bientôt elles feront fleurir en moi des nano-instants de joie. Si je m’autorise à accepter de vivre avec ta perte.

Sainte-Anne avait des airs de retrouvailles aujourd’hui, elles ont été plus chaleureuses et légères que ce que j’appréhendais.

Le soleil n’a pointé son nez que tard dans le journée mais l’air ambiant était doux. Douceur, je me coucherai sous le signe de la douceur. Elles savent pourquoi. Une chauve-souris s’afole dans ce déjà début de nuit. Elle trace des lignes désordonnées dans le ciel moutonneux qui n’a pas encore enfilé sa cape de nuit.

Avant de reprendre mes esprits, car je n’en voulais plus sur le moment et n’en sentais pas la nécessité, j’ai appelé ton papa pour lui annoncer la bonne nouvelle qu’il avait si bien pressentie. Je craignais néanmoins sa réaction. Cette réaction, elle n’est pas montée tout de suite à la surface. Elle touchait plus à la forme qu’au fond. Dans l’instant de non-surprise, il a été assez monocorde dans l’expression de la joie. C’est bien plus tard que j’ai appris pourquoi. Pour ma part, j’étais toujours aussi scotchée et euphorique. J’avais besoin d’en parler pour assimiler cette nouvelle, pour la digérer et pouvoir laisser libre cours à ma joie. Alors j’ai appelé une amie, une sœur de cœur, et nous avons mêlé nos larmes à travers les combinés., Ensuite, et bien je me suis dépêchée de rassembler mon barda pour aller rejoindre ton père Gare Saint-Lazare pour gagner le bord de mer.

Sainte-Anne s’endimanche dans un caquetage qui me brise l’esprit et les nerfs. Cette journée est sous le signe de la logorrhée verbale. Comment la retenir, comment la tarir ? Étreindre le silence qui se glisse dans l’arythmie orale pour ne plus entendre que mon oreille intérieure. Je pourrais déchirer le bruit produit par ces bouches de mes dents et ongles. Je pourrais mourir de ne plus supporter d’entendre ce rien, ce cru, cette cruauté.

Je ne sais pas si comprendre suffit à accepter. Est-ce qu’accepter, se résigner, ce n’est pas aussi se soumettre, s’avouer vaincu ? Toutes ces questions qui virevoltent dans ma tête chercheuse de sens. Seuls les sens et choses simples parviennent ponctuellement à suspendre le fil alambiqué des pensées. Une pâtisserie fine sur un banc du Montsouris avec le son de voix étrangères et les paroles des proches, quelques fleurs en corolle autour du pied des arbres, un joli petit rire de connivence. Voilà ma récolte de cet après-midi. Dimanche touche à sa fin et lundi revient. Cela fait trois semaines maintenant qu’un autre moi en cette vie a commencé. Je ne pleure plus quand je pense à toi et suis plus sourde à la douleur. Mais les bruits du dehors et toutes les activités multipliées des gens m’épuisent encore tant, ils me font violence. Je les laisse glisser sur moi de toutes mes forces. Il ne faut pas qu’ils entrent, ils m’anéantiraient. Et de néant je suis encore trop pleine. Tout se calme à cette heure autour de moi et cette petite voix qui pourrait être celle du jardin, c’est du repos.